Serait-il possible de gouverner hors de toute rationalité ?

C'est à dire de gouverner en ne se basant pas sur la raison ?

Par exemple en ne retenant comme base de décisions que des croyances (que l'on pourrait définir comme des éléments intellectuels figés éventuellement issus de raisonnements valables à d'autres époques, et appartenant dans ce cas à une rationalité obsolète) ou les résultats de tirages aléatoires.

Il me semble que de telles façons de gouverner ne seraient pas susceptibles de procurer des résultats satisfaisants.

Tenons-donc pour préférable l'idée que la raison formerait systématiquement la base des décisions qui seront prises pour nous gouverner.

La raison : ce qui est pensé.

Par opposition à l'instinct animal : "Faculté qu'a l'esprit humain d'organiser ses relations avec le réel; son activité considérée en général tant dans le domaine pratique que dans le domaine conceptuel."

Mieux encore : ce qui est pensé en fonction du réel.

"Le réel" : il n'est pas divisé, c'est un tout, il n'est pas envisagé de pouvoir prétendre à "la raison" en ne tenant compte que d'une fraction du "réel".

Une des premières question que doit se poser un gouvernement sera la définition des limites du "réel" qu'il devra prendre en compte afin de le canaliser, de l'orienter : dans quels domaines s'autorisera-t-il à légiférer ?

Devra-t-il prendre des décisions pour que la justice s'applique de façon homogène à tous ?

Devra-t-il tenter d'interdire les rêves "subversifs" ?

Car il est bien réel que chacun rêve plus ou moins, en dormant ou éveillé...

On voit donc qu'au départ un gouvernement devra prendre en compte l'ensemble du "réel" et décider des domaines dans lesquels il devra intervenir, ce qui n'est pas une mince question quand on l'examine de près mais le propos du jour n'est pas là.

Considérons donc ce "réel restreint" que je ne définirai pas mais sur lequel chacun s'accordera à considérer qu'un gouvernement doit agir en se basant sur la raison.

Grossièrement on considérera ici que ce "réel restreint" concerne ce qui détermine un équilibre correct entre les habitants d'un pays, ce qui renvoie assez largement aux "conditions matérielles" de la vie de chacun (on me reprochera peut-être une coupure nette entre le "matériel" et "l'intellectuel" ou le "spirituel" mais ce serait un peu long et difficile...).

Et nous savons tous que cet "équilibre correct" est aujourd'hui indissociable d'un grand nombre de considérations qui dépassent largement les frontières du pays : gouverner doit donc établir un équilibre interne en tenant compte de contraintes internes et externes, et plus encore car chaque gouvernement de chaque pays agit avec plus ou moins d'intensité sur les autres pays.

Le "réel restreint" qui sera le champ d'action de tout gouvernement est donc vaste et nécessitera de grands efforts de pensée pour que la raison s'applique de façon effective.

Ces efforts de pensée pourront déterminer des convictions qu'il faudra considérer comme des conclusions temporaires valables à un moment donné dans des conditions bien déterminées, mais qui devront être soumises à révision dès que les conditions de base auront changé : on ne peut tenir pour acquis que la conviction d'un jour devra être la conviction de toujours sans tomber dans le domaine de la croyance, ceci dans bien des cas de figure.

C'est dire qu'il faut souvent remettre l'ouvrage sur le métier dès que l'on sort de certains "fondamentaux", et je vous laisse méditer sur cette question de ce que nous devons considérer comme "fondamental", ou intangible, qui ne serait pas dépendant des conditions du moment, ce qui renvoie à la définition de la vie, de sa "valeur"...

Nous voici donc au stade où nous avons envisagé sans vraiment le définir ce que serait le réel qui correspondrait au champ d'action légitime d'un gouvernement, réel qui devrait être abordé avec beaucoup plus de pensée que de convictions, c'est ce que nous impose l'ambition à la raison.

Entre humains la raison est véhiculée par des mots assemblés en "discours" ou en "propos", ce qui ne signifie pas que tout discours, tout propos véhicule "de la raison" même s'il en donne les apparences car on ne peut véritablement prétendre à "la raison" que si l'on a tenu compte de l'ensemble du "réel" lié à une question donnée.

Recevoir un discours, un propos, c'est donc l'examiner de près avant de se décider à y adhérer : on ne devrait suivre qui nous le sert qu'après une analyse critique sérieuse.

Prenons-donc un discours... enfin un slogan pour être plus précis, qui semble avoir été largement accepté et approuvé : "travailler plus pour gagner plus".

Il ne faut pas réfléchir des heures pour comprendre que LA solution pour "gagner plus" ici proposée est de fournir plus de travail : en d'autres termes il ne faut pas trop espérer des augmentations de salaire !

Pourtant ce slogan semble avoir recueilli de nombreuses adhésions : est-ce dû à la résignation générale face à cette concurrence mondiale que chacun a pu constater, qui pousse les salaires à la stagnation sinon à la baisse par divers mécanismes plus ou moins directs et conduit en tous cas souvent le pouvoir d'achat à s'amenuiser ?

Qui aura voté pour ce slogan ?

Ceux qui peinent déjà malgré tous leurs efforts pour joindre les deux bouts ?

Ceux qui s'ennuieraient de trop de temps libre ?

Ceux qui n'auront pas pensé à ce simple fait qu'ils ne décideront jamais s'ils pourraient ou non travailler plus et de combien, puisque c'est l'entreprise qui décide, et non le salarié.

Une décision qui ne repose pas sur rien mais sur les perspectives de l'entreprise, les marchés acquis, ceux sur lesquels elle compte... : autant de paramètres qu'elle ne maîtrise pas elle-même.

L'adhésion à ce slogan est irrationnelle puisque lorsque je vote sur cette base je prends une décision théorique, de principe, sur un processus qui ne pourrait jamais s'appliquer ou s'appliquer de façon plus ou moins marginale selon les opportunités qu'offrira le marché.

Et je n'ai aucun pouvoir sur le marché et ses opportunités : je vote donc pour une idée qui peut ne produire de résultats que de façon très aléatoire et dont je ne pourrai jamais maîtriser les modalités d'application quoi qu'il arrive.

Mais il y a plus grave : ce slogan repose en partie sur l'idée qu'il se travaillerait moins en France qu'ailleurs, et que la "richesse" des français dépendrait de la durée de travail de chacun, considéré hors de l'ensemble.

S'il est vrai que la durée de travail en France est l'une des plus réduite au monde la France n'est pas le pays où l'on travaille le moins et il faut prendre la mesure de l'ensemble du réel lié à cette question pour se faire une idée correcte de ce que vaut une durée moyenne de travail.

Si l'on peut clouer des caisses avec un marteau trop léger au manche fragile, qui cassera donc souvent et provoquera une interruption dans le cloutage, on peut aussi assembler ces caisses avec une solide machine à clouter : on aura produit plus dans le même temps.

Or la productivité du travail en France est tout à fait satisfaisante : nous aurions le meilleur indice mondial !

Nous travaillons donc mieux !

Cela nous procure-t-il pour autant la plus grande richesse ?

Bien que, globalement, nous ne soyons pas pauvres nous ne sommes pas non plus les plus riches : les pays qui ont le niveau le plus élevé de richesse par habitant sont ceux où le taux d'emploi est le plus fort depuis le plus longtemps, quelle que soit la durée moyenne de travail.

Ou les pays qui ont le taux de chômage le plus faible depuis assez de temps.

On peut en conclure que ceux qui auraient voulu opposer au "travailler plus pour gagner plus" un slogan fort et plus conforme à la réalité des faits, c'est à dire au réel ausculté par la raison, auraient dû clamer : "travailler tous et mieux pour gagner plus" !

Et il est avéré que les pays ou se constatent les plus grande durées de travail par tête sont les pays où le niveau de richesse par habitant est le plus faible.

On voit que ceux qui ont été les promoteurs de ce "travailler plus" n'ont peut-être pas pris la mesure de l'ensemble du "réel" et nous ont servi un mouton à cinq pattes qui risque de n'être pas aussi viable que certains l'espéraient, mais que les adversaires n'ont pas fait preuve de plus de clairvoyance !!!

Les conditions dans lesquelles pourraient s'effectuer ce "travailler plus" doivent également être examinées de près : telles qu'elles se présentent aujourd'hui on peut penser qu'elle conduiront à un "travailler plus pour polluer plus".

Car si nous avons un "numéro 2" du gouvernement chargé de "l'environnement" les affaires semblent très mal parties dans ce domaine : non seulement le candidat élu présentait l'un des pires programmes en matière environnementale (noté 8,5 sur 20 par l'Alliance pour la Planète, soit même pas une honorable moyenne !) mais le maïs Monsanto 860 jugé dangereux et interdit par l'Allemagne sera cultivé en France, sur décision de ce nouveau gouvernement.

Acceptable en deçà, dangereux au delà... on se souviendra du nuage de Tchernobyl ?

Dans le même temps paraît une étude tout à fait sérieuse qui démontre que de très nombreuses plantes indésirables dans les cultures sont devenues résistantes à l'agent destiné à les détruire, cela partout au monde où les OGM ont été cultivés depuis quelques années: on ne nous met à l'abri ni des productions aléatoires de toxines dans ce maïs ni de la transformation de plantes qui deviendront plus difficiles à contrôler...

Polluer plus : nous y sommes bien et gardons un oeil sur cette question du réchauffement climatique, sur celle des pollutions diverses que nous ne cessons de répandre, sur l'augmentation de la consommation mondiale d'énergie, celle qui est constatée aujourd'hui et celle que l'on peut prévoir.

On s'aperçoit que le Groenland fond plus vite que prévu il y a encore quelques mois, que cela s'applique en fait à l'ensemble de l'Arctique, que l'Antarctique est affecté (zone Amundsen en particulier) de façon importante alors que l'on croyait qu'il demeurerait quelque peu à l'abri pendant encore assez longtemps...

Et l'on sait que l'option la plus raisonnable pour nous en France comme pour l'ensemble de l'humanité serait de réduire de moitié au moins nos émissions de gaz à effet de serre, sans tarder !!!

Dans ce contexte nous inventer une "TVA sociale" me fait bien l'effet d'une escroquerie intellectuelle ou, pour le moins, d'un très mauvais calcul très aléatoire et effectué sur des bases très incomplètes (TVA sociale et impostures fiscales... entre autres critiques).

Une "TVA sociale" tout à fait déplacée car cette mesure majeure me semble être le résultat de la prise en compte d'une seule petite fraction du réel dans le domaine de la richesse, du social et du travail, trois aspects des choses qui seront, que nous le voulions ou non, très dépendantes de contraintes intérieures et extérieures auxquelles nous ne pourrons en aucun cas nous soustraire.

S'agit-il de relancer la compétitivité de la France ?

Rien n'est acquis au travers d'une telle mesure et l'on peut douter que relancer "la croissance" sans qu'elle soit orientée de façon raisonnée dans un sens qui nous serait profitable à tous sur le long terme soit un fait très positif : "travailler plus pour polluer plus" ou "travailler tous et mieux en polluant moins" est probablement une question que nous devrions nous poser.

Et elle est vaste, cette question, avec des fruits intéressants : avec les 6 à 11 milliards d'euros que coûteront certains mesures et cadeaux fiscaux annoncés par le gouvernement il y aurait le nécessaire pour conduire une politique de grands travaux dans différents domaines qui feraient que notre dépendance vis à vis des énergies fossiles pourrait être largement réduite tout en créant de très nombreux emplois (nous orientant vers le "travailler tous"), ceci notamment en commençant l'énorme effort que nous aurions à faire pour convertir l'habitat ancien à la sobriété énergétique, mais ce n'est pas le seul chantier qui serait capable de nous orienter vers une croissance plus forte et surtout plus saine et plus d'emploi.

Cela tous en procurant un supplément de pouvoir d'achat dans bien des cas (sobriété énergétique = moins de dépenses de chauffage = transfert de pouvoir d'achat qui vaut une augmentation).

J'ai bien l'impression que nous avons eu droit à des discours de borgnes (qui ne voyaient qu'une partie du réel et ne pouvaient en conséquence prétendre à la raison dans toute sa vigueur) suivis par des demi sourds assez assoupis...

Si la France reste par bien des aspects un beau pays elle demeure dans une attitude de pseudo raison, de raison de pacotille dont les effets pourraient ne pas l'embellir...

Pour terminer est-il encore possible de s'affirmer "de gauche" ou "de droite" et de suivre indéfectiblement un parti qui prétend représenter sa tendance préférée tout en agissant de façon parfaitement raisonnée ?

J'en doute grandement !