Ici les partisans d'une croissance forte, là ceux d'une décroissance maîtrisée, ailleurs les adeptes d'un "développement durable" prêchent, chacun pour sa paroisse, et avancent leur vision de la meilleure voie d'évolution du monde qu'ils ont imaginée.

On entend ici que la décroissance, volontaire et raisonnée, sera équitable (mais qu'est-ce qui nous pousserait à instaurer plus d'équité, soudainement, le jour où nous aurions volontairement moins de biens disponibles alors qu'en période de pléthore cette équité ne semble pas vraiment nous soucier ?) tandis qu'une récession, subie, s'attaque prioritairement aux plus faibles, ce qui me semble assez réel.

On entend ailleurs qu'un monde équilibré (mais de quelle stabilité cet équilibre est-il doté ? Il semble qu'elle est vulnérable et que l'équilibre se tient constamment aux limites de sa rupture) ne serait possible que par une croissance régulière.

Ailleurs on nous explique que les ressources disponibles sont à ce point limitées que nous ne pourrons maintenir un rythme de croissance comparable à celui de ces dernières années que pour quelques décennies au plus.

Il semblerait effectivement que la comparaison des "réserves prouvées" d'un certain nombre de matières premières à la courbe de leur consommation tracent des limites infranchissables à quelques décennies pour le pétrole (20, 40 ans ?), le cuivre (80, 120 ans ?), le platine (40, 60 ans ?), l'uranium (15, 40 ans ?)...

Une fois le dernier gisement épuisé il deviendra réellement plus que difficile de soutenir la croissance de l'industrie extractive du cuivre ou de n'importe quelle ressource du sous sol, tout le monde s'accordera sur ce point et par conséquent sur le fait que nous devrons subir des décroissances forcées par des états de faits absolument insurmontables.

Si aujourd'hui les réserves encore disponibles nous laissent la possibilité de choisir la date de cette échéance il serait indispensable aux partisans d'une décroissance librement choisie de convaincre le monde de faire ce choix dès maintenant, car les possibilités de le faire plus tard s'amenuisent de jour en jour...

Mais il est aussi indispensable que les partisans d'une croissance continue et soutenue nous expliquent clairement à la fois ce que nous ferons lorsque nous n'aurons plus de cuivre ou de platine, et ce qui justifie qu'ils maintiennent leur insatiable appétit face à la certitude que l'absence de certaines matières premières rendra la vie de nos enfants (peut-être de ceux qui naissent à ce moment même) plus difficile qu'elle ne l'est pour nous.

Qui sont ces partisans d'une croissance continue et soutenue ?

Des théoriciens, des politiques, des gens de la rue comme vous et moi, qui se sentent d'une façon ou d'une autre menacés par le spectre d'une décadence économique, cela pour moins de 2 milliards des habitants de cette terre.

Ce sont également pour plus de 4 milliards d'entre eux des personnes qui voudraient accéder au niveau de confort moyen dont bénéficient les 2 premiers milliards, même un niveau de confort à 50% de cette moyenne représenterait un colossal progrès pour beaucoup d'entre eux.

Cela fait beaucoup de pétrole, de cuivre, de platine, d'uranium... peut-être plus que les réserves connues.

Par ailleurs nous savons que les 2 milliards les plus aisés ont un niveau de consommation à ce point élevé qu'il est simplement tout à fait impossible d'imaginer un niveau d'équité pour lequel tous les habitants de la planète bénéficieraient d'un niveau de vie équivalent à celui d'un occidental moyen.

L'empreinte écologique moyenne de ce dernier nécessiterait que nous disposions d'au moins 5 à 6 planètes équivalentes à la Terre pour que cela soit possible : certains imaginent d'aller chercher des compléments sur la Lune ou sur Mars.

Outre que cela nécessiterait des technologies dont nous ne disposerons pas avant très longtemps, cette idée ne tient pas du simple fait que ces deux objets célestes ne sont pas les 4 à 5 terres qui nous font défaut, et qu'ils ne semblent pas être vraiment "équivalents" à la Terre.

Notre salut, à moyen, court et relativement long terme, demeure sur Terre avec les ressources limitées qu'elle nous offre.

Par conséquent une conclusion s'impose : la poursuite du développement des pays les plus développés, et la poursuite de la "croissance" (vue de la façon la plus traditionnelle et la moins restrictive qui soit dans les moyens qu'elle convoque) dans ces pays s'oppose à ce que la croissance des pays les moins développés puisse être forte et parvienne à offrir aux habitants de ces pays un confort équivalent au nôtre.

Et la croissance de pays moins riches que les nôtres s'oppose, selon le même principe et à plus ou moins long terme, à ce que notre développement se poursuive.

De facto, aussi longtemps que "développement" signifiera "forte consommation" de biens de toutes sortes et vu la raréfaction des ressources permettant de fabriquer ces biens il y aura un monopole du confort chez les plus riches, car les plus riches disposent aussi des plus grandes facilités à se procurer un supplément de confort.

Aussi longtemps que la richesse restera le seul support à la conquête d'un supplément de développement, sans la moindre régulation, le développement des moins riches demeurera très lent et l'équité ne régnera pas dans le monde.

A moins que l'on assiste soudainement un jour à un phénomène de redistribution équitable des richesses dans le monde, ce qui semble assez improbable, seules des règles visant à empêcher le sur développement afin de provoquer les conditions de l'avènement d'un développement homogène de par le monde pourront mener à une certaine équité.

Les partisans d'un marché très libre nous affirment que la "mondialisation" parviendra à cet effet, et l'on peut effectivement constater qu'ici ou là certains pays, pensons par exemple au Brésil, se développent dans ce cadre.

Certes mais ce sont des pays qui disposent du levier de développement sous la forme d'un certain nombre de richesse (agricoles, forestières, minières ou autres) qu'ils peuvent valoriser sur la scène concurrentielle du marché mondial avec un certain nombre de succès.

Un pays par trop dépourvu de certaines richesse ne pourra rien valoriser et le système des marchés tel qu'il se pratique peut également ruiner un pays disposant d'un potentiel élevé de richesses mais assujetti aux diktats des cours mondiaux (voir les grands producteurs de café par exemple).

En outre les partisans d'un marché mondial très libre ne nous expliquent pas ce qui se passera aux limites, et nous en approchons, lorsque certaines matières premières très raréfies mais indispensables "en l'état actuel des connaissances" seront devenues inabordables aux moins riches, puis au commun des mortels.

Certes nous pouvons imaginer que "la science" nous fournira des possibilités de substitution, mais nous ne tisserons pas des milliers de kilomètres par an de conducteurs électrique avec l'imagination d'un substitut : il faudra qu'il existe réellement avec de réelles qualités opérationnelles, et cela vaut pour de nombreux produits aujourd'hui très présents dans notre quotidien.

La "foi dans la science" ne peut en rien nous servir de certitude.

L'équité ne découlera pas du libre jeu des "lois du marché".

L'équité ne sera pas possible aussi longtemps que les pays les plus riches maintiendront un niveau de consommation tel que constaté actuellement et elle ne pourra devenir une réalité qu'à la condition que ces pays divisent "environ par 6" (en moyenne) leur niveau de consommation.

La "durabilité du développement" est une hypothèse d'école qui ne résiste pas à l'analyse si les pays les plus développés aujourd'hui veulent poursuivre leur développement dans un système où le développement s'accompagne obligatoirement d'une croissance de la consommation (Wikipédia : développement durable).

Parvenir à "l'équitable - durable"

Il faut donc imaginer des modalités d'amélioration d'un certain nombre de conditions inacceptables dans un esprit de grande économie (ce qui est un beau défi social, scientifique, technique, politique...) tout en limitant nos exigences dans le domaine de ce qui n'est pas vital (c'est à dire absolument indispensable à notre vie, autre joli défi, ne serait-ce que pour définir cet "indispensable"), et que ce processus devienne la définition du "développement durable", que l'on aura dès lors intérêt à nommer "développement partagé" ("shared development" et... à propos comment en sanscrit ?).

Un tel processus correspondrait à une décroissance des volumes produits et échangés mais il serait aussi la source d'une croissance très forte dans le développement de ces solutions très économes que nous ne pratiquons généralement pas aujourd'hui mais seraient devenues indispensables.

Mais nous voyons bien aujourd'hui que tel n'est pas le chemin que nous empruntons (Les murs de la honte) : on s'emmure et la hache de guerre, lorsqu'elle n'est pas déterrée, n'est jamais bien profondément enfouie dans le sol...